Fiche espèce : La Loutre d'Europe

Lutra lutra (Linnaeus, 1758)

© Stéphane Raimond

La Loutre d’Europe Lutra lutra appartient à la sous-famille des Lutrinés qui comprend 13 espèces et à la famille des Mustélidés qui compte 63 espèces dans le monde. C’est un carnivore semi-aquatique très bien adapté à l’élément liquide, notamment grâce à son corps fuselé et hydrodynamique, à ses pattes palmées et à son pelage particulièrement dense qui limite fortement les pertes de chaleur dans l’eau.

 

Description

La Loutre d’Europe mesure entre 100 et 130 cm, dont environ un tiers pour la queue, pour un poids allant généralement de 6 à 11 kg. Les mâles ont tendance à être plus grands que les femelles mais ce dimorphisme n’est pas prononcé. Les individus des deux sexes sont morphologiquement très semblables mais peuvent être différenciés sur le terrain par un observateur averti, notamment grâce à la forme du front qui est plus proéminent chez le mâle.

Le pelage est marron foncé, plus clair sur la face ventrale, surtout au niveau du cou. Les lèvres et parfois le cou présentent des taches blanchâtres qui peuvent permettre une identification des individus.

Grâce à la morphologie aplatie du crâne, les oreilles, les yeux et les narines sont sur un même plan, et ainsi la Loutre peut entendre, voir et sentir ce qui se passe autour d’elle (et respirer) sans avoir à trop sortir la tête de l’eau, un peu à la manière d’un crocodile.

Les doigts des pattes antérieures et postérieures sont reliés entre eux par une palmure relativement bien développée.

Le pelage comprend entre 60 000 et 80 000 poils/cm², essentiellement des poils de bourre (98%) fins et ondulés qui emprisonnent des bulles d’air. Ils sont recouverts par des poils de jarre plus épais et presque deux fois plus longs qui empêchent la bourre d’être mouillée.

 

Répartition

L’aire de répartition originelle de la Loutre d’Europe ou Loutre d’Eurasie, s’étendait sur toute l’Europe et l’Asie, de l’Irlande au Japon (régions désertiques exceptées), ainsi que sur l’Afrique du Nord. Cependant, l’espèce s’est considérablement raréfiée dans de nombreux secteurs et a même disparu de certains pays. En France, la Loutre, autrefois présente sur l’ensemble du territoire sauf en Corse, a subi un important déclin au cours du 20 ème siècle, si bien qu’à la fin des années 80, l’espèce ne subsistait pratiquement plus que le long de la façade atlantique et dans le Massif Central. Au cours des années 90, des mouvements de recolonisation se sont amorcés avec notamment une progression en Bretagne et en Loire-Atlantique et une reconnexion des populations du littoral atlantique et du Massif central
(fig. 1).

Lutra lutra est la seule espèce de loutre présente en Europe. Par contre, le territoire français compte deux autres espèces : la Loutre géante (Pteronura brasiliensis) et la Loutre à longue queue ou Loutre néotropicale (Lontra longicaudis), toutes deux présentes en Guyane française.

Figure 1 : Répartition de la Loutre d’Europe en France en 2009
(© SFEPM et SPN-MNHN, extrait du Plan National d’Actions pour la Loutre).
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Des indices de présence pour l'identifier

La Loutre est très difficile à observer mais elle laisse des traces sur son passage, essentiellement des empreintes de pas et des épreintes.
Les empreintes de pas montrent 5 doigts placés en éventails avec de petites griffes dont la marque est directement attenante au doigt. Le 5 ème doigt n’est pas toujours visible mais l’axe de symétrie de l’empreinte, qui passe au milieu d’un doigt, permet de distinguer l’empreinte de celle des animaux à 4 doigts, où l’axe de symétrie passe entre deux doigts (fig. 2). L’empreinte des pattes antérieures mesure environ 6 cm, celle des pattes postérieures environ 7 cm.

 

© Laurent Mercier


© Rachel Kuhn
Figure 2A&B : Empreintes de loutres.

Les épreintes (nom particulier donné aux crottes de loutres) se présentent sous forme de petits tas (souvent allongés, parfois légèrement cylindriques) verdâtres, noirs ou gris, selon l’état de fraîcheur (fig. 3). Elles contiennent généralement des écailles et des ossements de poissons. Leur odeur très particulière est certainement le meilleur critère pour les identifier. En effet, contrairement à la plupart des crottes, elles ne sentent pas « mauvais », mais sentent curieusement le miel (de châtaignier pour être précis) mêlé à un léger fumet de poisson. Les épreintes sont déposées sur les rives des cours d’eau, souvent sur une pierre, au pied d’un arbre, au niveau d’une confluence ou d’un pont, en quelque sorte au niveau de tout élément se distinguant du reste du paysage.

 

© Laurent Mercier
Figure 3 : Epreintes de loutres.

 

Comportement, utilisation de l'espace et habitat

La Loutre d’Europe est un mammifère d’eau douce qui occupe tous les types de cours d’eau, les lacs, les étangs, les mares, les marais... Elle peut parcourir d’importantes distances à pied et on peut la rencontrer à plusieurs kilomètres de tout point d’eau. En montagne, elle est présente jusqu’à 2000 m, parfois même au-delà, mais les densités tendent à diminuer avec l’altitude, surtout à partir de 800 m. Il arrive également que les loutres d’Europe qui vivent en zone littorale aillent se nourrir en mer, mais elles ont tout de même besoin d’eau douce pour boire et pour la toilette de leur pelage.

La Loutre d’Europe est un carnivore individualiste et territorial qui marque son domaine vital par le dépôt de ses crottes. Les domaines vitaux sont généralement très étendus, ceux des mâles englobant les domaines vitaux de plusieurs femelles. La taille des domaines vitaux dépend des ressources disponibles, mais ils s’étendent en moyenne sur une vingtaine de km le long d’un cours d’eau et peuvent aller jusqu’à 40 km pour les domaines vitaux de certains mâles. En milieu côtier, les domaines vitaux sont plus petits et ne dépassent généralement pas les 10 km de rivages.

La Loutre d’Europe a adopté un mode de vie essentiellement nocturne et crépusculaire, probablement en raison du dérangement humain car l’espèce ne dispose d’aucune adaptation particulière à la vie nocturne. Par ailleurs, la Loutre est majoritairement diurne dans de nombreux secteurs côtiers, notamment dans les îles britanniques et en Irlande. En France, l’espèce est de plus en plus souvent observée en plein jour.

Les gîtes de repos de la Loutre peuvent être des terriers (généralement appelés catiches) ou des couches à l’air libre. Les terriers se trouvent généralement dans la berge des cours d’eau (les loutres apprécient les systèmes radiculaires des arbres rivulaires) et leur entrée est souvent immergée. La Loutre gîte également dans les terriers d’autres animaux ou dans des cavités de toute sorte, même artificielles. Les couches à l’air libre se trouvent essentiellement dans des zones boisées impénétrables, des ronciers ou dans des formations d’hélophytes et elles ne sont jamais occupées à plus d’une reprise. Le choix des gîtes est influencé par la fluctuation des niveaux d’eau et par la tranquillité des lieux.

 

Régime alimentaire

La Loutre d’Europe se nourrit essentiellement de poissons, mais son régime alimentaire peut également comprendre une part importante d’amphibiens et d’invertébrés aquatiques, ainsi que des mammifères, des oiseaux, des reptiles et des invertébrés terrestres. Son régime alimentaire peut beaucoup varier selon les saisons et les secteurs géographiques et la Loutre s’adapte généralement aux ressources disponibles. Une loutre consomme en moyenne 10 à 15% de son poids, soit un kilogramme de nourriture par jour.

Reproduction et dynamique des populations

Les rencontres entre les deux sexes sont sporadiques et brèves puisque mâles et femelles ne passent que quelques jours ensemble. Après une période de gestation qui dure une soixantaine de jours, les femelles mettent bas de 1 à 3, rarement 4, petits. Les loutrons nagent à l’âge de 3 mois, sont sevrés à 4 mois et émancipés vers 8-9 mois, parfois seulement à l’âge d’1 an. Ils mettront alors encore au moins 6 mois avant de devenir des pêcheurs aussi efficaces que leurs parents. La maturité sexuelle est atteinte vers l’âge de 2-3 ans.

Les loutres d’Europe peuvent se reproduire toute l’année mais affichent parfois une préférence pour certaines saisons, préférence qui peut varier selon les secteurs géographiques. Dans de nombreuses régions d’Europe tempérée, des pics de naissance sont observés au printemps. Il a été démontré que ces pics intervenaient généralement deux mois avant la période durant laquelle la biomasse de proies disponibles est la plus importante et c’est justement à l’âge de deux mois que les loutrons consomment le plus de lait et commencent à manger du poisson, donc que leurs besoins énergétiques sont les plus élevés.

Si, en captivité, les loutres d’Europe peuvent atteindre 15 ans ou plus, il est très rare qu’elles dépassent l’âge de 10 ans dans la nature. Le taux de mortalité des juvéniles est élevé et l’espérance de vie moyenne des loutres est d’environ 4-5 ans. En raison de cette combinaison de facteurs (mortalité élevée, maturité sexuelle relativement tardive, faible nombre de petits, longue période d’apprentissage des jeunes) les loutres d’Europe ont en moyenne très peu de descendants.

Relations avec l'Homme et statut de conservation

La Loutre d’Europe a été intensément chassée pour sa fourrure, parfois pour sa viande et aussi parce que ce « mangeur de poissons » était considéré comme un concurrent pour l’Homme. L’industrialisation, la croissance démographique humaine, l’agriculture intensive, le développement du réseau routier et tout ce qui en découle, se sont ajoutés à cette persécution, si bien que l’espèce s’est considérablement raréfiée au cours du 20 ème siècle. La Loutre d’Europe, légalement protégée depuis 1972, commence à recoloniser son ancienne aire de répartition, mais cette recolonisation est très lente, en raison du faible taux de reproduction de l’espèce, de la persistance de certains facteurs qui ont contribué à sa raréfaction et de l’essor de nouvelles menaces comme l’intensification du trafic routier. La Loutre est encore totalement absente de plus de la moitié du pays, elle est considérée comme étant vulnérable, voire très menacée dans une bonne part des régions où elle est présente et il n’y a que deux régions dont plus de 90% de la superficie est occupée (le Limousin et l’Auvergne).

De nombreuses actions de sensibilisation et de conservation ont été menées depuis une trentaine d’années (protection de l’habitat, installation de passages à Loutres sous la chaussée…). Début 2009, le ministère en charge de l’environnement a confié à la SFEPM la rédaction du Plan National d’Actions pour la Loutre d’Europe en France. Ce document, élaboré en partenariat avec les acteurs concernés par la Loutre, expose l’état actuel des connaissances sur l’espèce en France, les actions menées depuis 2000, ainsi que les mesures à prendre durant une période allant de 2010 à 2015. L’animation du plan a débuté en septembre 2010.

 

Comment favoriser la présence de l'espèce

Pour protéger la Loutre, il est primordial d’installer des passages à faune au niveau des ouvrages hydrauliques qu’elle ne peut pas franchir à pied sec. En effet, le long des cours d’eau, lorsqu’un pont se présente, une loutre a tendance à le franchir non pas dans l’eau en nageant, mais sur la berge en marchant. Lorsqu’il n’y a pas de berges, ou que celles-ci sont submergées, l’animal passe souvent au dessus de l’ouvrage et traverse la chaussée, ce qui l’expose aux risques de collision avec des véhicules.

Toute action en faveur des milieux aquatiques est bénéfique à la Loutre. Particulièrement les mesures permettant d’augmenter la disponibilité en ressources alimentaires (par exemple aménagement de frayères pour les poissons) améliorent les chances de survie et d’expansion des loutres.

Il arrive que des loutres, surtout des jeunes, soient victimes de morsures de chiens. Il est donc important de maintenir ceux-ci en laisse. Les femelles avec des petits sont particulièrement sensibles au dérangement et il leur faut donc des espaces où ils ne seront pas perturbés par les activités humaines.

En Bretagne, le Groupe Mammalogique Breton propose à ceux qui le souhaitent de créer des Havres de Paix pour la Loutre, c’est-à-dire des zones de tranquillité où la Loutre peut se cacher, se reposer, voire se reproduire. Cette démarche devrait être étendue aux autres régions dans le cadre de la mise en œuvre du Plan National d’Actions pour la Loutre.

 

  Bibliographie

Bouchardy C. 2001. La loutre d’Europe, histoire d’une sauvegarde. Catiche Production/Libris.
Rosoux R. et Green J. 2004. La loutre. Ed. Belin.
Jacques H., Leblanc F. et Moutou F. 2005. La conservation de la loutre. Actes du XXVII ème colloque francophone de mammalogie de la SFEPM, Limoges, 2004. SFEPM/GMHL.
Rosoux R. et Bellefroid M.N. de. 2006. Le retour de la loutre en France. Symbioses 16 : 60-62.
Kruuk H. 2006. Otters: ecology, behaviour and conservation. Oxford University Press.
Kuhn R. et Jacques H. 2011. La Loutre d’Europe. Encyclopédie des Carnivores de France. SFEPM.

 

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